Мученичество ХХ века

« La Sainte et l’incroyante. Rencontres avec Mere Marie »

Bayard, 254 p., 19,80 €.

LE MONDE DES LIVRES | 12.04.07

La saintete, avons-nous encore idee de ce que cela signifie ? La plupart du temps, nous imaginons un renoncement effroyable, une austerite sans nom. Ou bien quelque chose de mievre, une vieille affaire pour calendrier, entouree de cantiques et d’encens. Avec les saintes, la situation est encore moins simple. On les suppose vierges, confites en devotion, mourant de preference sous la dent des lions en des siecles antiques. On voit mal dans le role de sainte une femme de notre temps, mariee, divorcee, remariee, mere de plusieurs enfants, militante politique, poetesse et rebelle, resistante et russe de surcroit. Avec Mere Marie, c’est pourtant le cas.

Recemment canonisee par l’Eglise orthodoxe, en 2004, elle est nee a Riga, en Lettonie, en 1891, sous le nom d’Elisabeth Pilenko. Ses vies successives s’emboitent les unes dans les autres comme les poupees que l’on connait. Une de ses premieres existences se deroule a Moscou. Adolescente, elle tombe amoureuse, vertigineusement, du poete symboliste Alexandre Blok (1). Il a 26 ans, elle 15. Liaison platonique, mais a jamais decisive pour le parcours de la jeune femme. «Vous etes entre dans mon coeur et vous n’en sortirez jamais», lui ecrit-elle, bien plus tard. Leur passion se poursuivra souterrainement, indifferente aux exils comme au passage des ans. «Nos rapports ne dependent ni de l’espace ni du temps», dira-t-elle encore un jour a propos de celui a qui elle avait ecrit. «Je peux vivre parce que je sais que vous etes a moi pour l’eternite.»

L’amoureuse eperdue se marie avec un ami de son inaccessible poete, mais ce couple mal ajuste a mesure se defait. Elisabeth finit par faire un enfant avec un autre, un «homme simple», comme Blok autrefois le lui avait conseille. Sa premiere fille, Gayana, nait en Crimee. C’est la aussi qu’elle vit la revolution d’Octobre, fait office de maire a la ville d’Anapa, se remarie avec un officier cosaque et finit par s’exiler a Paris avec ce second mari, sa premiere fille et deux nouveaux enfants. Ces tribulations ne dessinent encore qu’une existence un peu mouvementee, assez haute en couleur, mais rien d’une trajectoire sainte. A partir de 1927, apres la mort de sa plus jeune fille a l’age de 5 ans, tout se transforme. «Ma vie a change de train», dit-elle.

Fonder un foyer pour gens perdus, heberger et nourrir clochards, alcooliques, prostituees et drogues, sans souci des tapages, des injures, de la crasse ou des rebuffades, se battre pour divorcer, devenir moniale, et finir par vaincre, voila le commencement de l’autre trajet, celui ou «Mere Marie», cigarette aux levres, est chaque matin aux Halles pour nourrir ses pensionnaires de la rue de Lourmel. Sur ce bateau mystique et baroque, elle ajoute un cercle de reflexion ou intervient notamment le philosophe Berdiaev.

C’est la que Dominique Desanti l’a connue, au milieu des annees 1930. L’ecrivain avait alors 15 ans et se sentait rebelle. «Mere Marie», on s’en doute, ne l’a pas dissuadee. Aujourd’hui, a 80 ans passes, Dominique Desanti rend a cette drole de sainte un hommage a sa facon, ou l’on ressent avec acuite le brouhaha des Halles, les odeurs de tabac, bientot le bruit des bottes allemandes. Car l’histoire se prolonge dans Paris occupe. Dominique Desanti est entree dans la Resistance avec son compagnon, le philosophe Jean-Toussaint Desanti. Elle retrouve Mere Marie, toujours active, qui cette fois sauve des enfants juifs de la rafle du Vel’d’Hiv, fabrique de faux certificats de bapteme, cache des fugitifs, au peril de sa vie, et joyeusement. Arretee sur denonciation, la religieuse est deportee en avril 1943 a Ravensbruck. Elle a survecu deux annees, s’employant jour apres jour a consoler tous ceux qui l’approchaient. Gazee le 31 mars 1945, elle est morte a quelques jours de la capitulation allemande.

Comme on voit, la saintete n’est pas pieuse. En tout cas pas comme on le croit spontanement. On la trouve plutot du cote de la transgression, de la resistance et de la revolte. Pas systematiquement toutefois, et surement pas pour prendre la pose. Les saints sont rebelles, semble-t-il, seulement quand c’est utile. L’interessant n’est pas la transgression pour elle-meme, mais ce qu’il y a a poursuivre d’autre, a faire exister malgre la fange, la misere ou l’horreur, et a realiser en leur sein. C’est cela qui fascine, dans de tels parcours, les croyants comme les athees.

Mais quoi donc, en fin de compte ? Une chose simplissime, mais fort difficile a cerner. eclat d’infini dans le temps, absolu dans la boue. Quelque chose sans doute d’imprevisible aussi, qui vient defier les normes, dejouer les limites, defaire les clotures — en particulier celles qui delimitent habituellement un «individu», sa «personne», ses «appetits», ses «interets»… Cette fuite en diagonale rouvre l’espace, redonne de l’air, et du temps. Une certaine capacite a reparer le monde, reellement, par des actes. ce pourrait etre quelque chose comme ca, la saintete.


(1) Signalons la biographie recente de Jean Blot, « Alexandre Blok, le poete de la perspective Nevski » (Le Rocher, 200 p., 18 €).

 

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